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Quand je suis partie vivre au Cambodge, c’était dans le cadre de mon stage de fin d’études : 4 mois, à l’autre bout du monde, littéralement. On m’a donc proposé de louer une chambre chez une famille cambodgienne, et j’ai dit oui en me disant qu’au moins je vivrai mon aventure à fond.

L’article qui suit sera sûrement long, et rédigé à la manière d’un journal. Je l’ai mis à jour à chaque fois que quelque chose d’important selon moi, se passait au sein de la famille dans laquelle je vivais ou avec les cambodgiens que je voyais quotidiennement.
Il ne s’agit pas de voyeurisme de ma part, mais surtout d’une véritable claque que j’ai prise continuellement d’août à décembre 2016. J’ai voulu partager ce que d’autres ne connaissent pas ou ne soupçonnent pas (encore).

Par respect pour leur intimité, je ne citerai pas les noms et ne posterai pas de photos das cet article.

Samedi 20 août 2016

C’est aujourd’hui que je suis arrivée à l’appartement. L’autre stagiaire habite déjà dans cet appartement depuis 4 mois, elle en part bientôt. Elle m’avait déjà un peu briefé sur la vie au sein d’une famille cambodgienne : c’est pas facile tous les jours, parce que forcément nos cultures sont différentes, nos niveaux de vie et nos habitudes aussi.

Déjà, quand j’arrive, je remarque une première chose : niveau communication, on va pagayer dans la semoule. Le père et la mère ne parlent que deux mots de français… et en khmer, je dois pas en parler plus que 2 non plus. Bon, leur fils parle plutôt bien français, mais ça me gêne un peu de devoir passer par lui pour pouvoir communiquer avec ceux qui m’accueillent. Je vais littéralement faire partie de leur famille pendant les 4 prochains mois et je suis pas foutue de communiquer avec eux… Apprendre le khmer, c’est prévu, mais avant de pouvoir baragouiner un truc potable, ça va quand même prendre du temps.

Dimanche 21 août 2016

Au dîner, j’ai remarqué deux choses importantes. La première, c’est qu’avec l’autre stagiaire, ça ne sera jamais à notre tour de faire la vaisselle : c’est toujours un des deux fils qui s’en occupe, et quand j’ai proposé mon aide (ce que je trouve bien normal), il m’a paru un peu choqué et a refusé gentiment.
J’avais aussi proposé mon aide pour aider la mère de la famille à préparer le diner, et pareil, pas besoin, refus poli. J’ai l’impression d’être leur invitée et je voudrais ne pas l’être : ok, je vis chez eux, mais je vis aussi avec eux, et j’ai envie qu’ils puissent se dire la même chose.

La deuxième chose, c’est que la mère n’a passé que la moitié du dîner à table, avant de remonter dans sa chambre. Son fils ainé a ensuite expliqué que le plat qu’elle avait préparé, c’est-à-dire un soupe de poissons avec du riz, lui rappelait l’époque de Pol Pot. Petit choc sur le coup, de me rendre compte qu’elle avait vécu cette époque dont j’ai seulement entendu parler à la fac.

Mardi 23 août 2016

Hier soir, je suis sortie parce que vraiment j’en avais besoin. Je me doutais bien que le choc culturel serait grand, mais je ne le pensais pas aussi énorme et aussi vite. J’avais un peu besoin de me reconnecter à quelque chose de plus « occidental », moins éloigné de ma culture, au moins pour une soirée. Et pourtant à la base, j’adore être dépaysée, ce n’est vraiment quelque chose qui me pose problème. Mais là c’est tout de même un peu dur.

Mercredi 24 août 2016

Ca ne fait même pas une semaine que j’habite dans ma nouvelle famille cambodgienne, mais je remarque déjà la chose qui, je pense, va le plus me gêner : même si au fur et à mesure, on va apprendre à se connaître mutuellement, pour eux, je serai toujours la « baraing » : la blanche, l’occidentale, l’étrangère. Donc, c’est-à-dire, celle qui est naïve et pleine aux as, car c’est exactement ce que les cambodgiens pensent des occidentaux. Merci les amis expat’ qui ont pu me renseigner là-dessus !

Par exemple, aujourd’hui, j’ai commencé instinctivement à faire la vaisselle après le diner. Le fils ainé m’a directement arrêté parce que « je ne sais pas faire la vaisselle ». Bon, si ca se trouve, le fait d’être la « baraing » et de supposément ne pas savoir faire la vaisselle (j’ai vécu deux ans sans lave vaisselle, je pense savoir laver une assiette !) ne sont peut être pas reliés, mais j’ai direct eu l’impression que le fait d’être étrangère signifiait automatiquement certaines choses sur moi. J’ai essayé le plus possible d’arriver chez eux sans préjugés, et je comprends qu’eux en ont sur moi.

Update, un mois et demi après mon retour du Cambodge > au final, cette image là a très vite changé. Je pense avoir eu cette impression sur le coup parce que partout où j’allais au Cambodge, et même au bout de quatre mois, j’étais toujours la touriste, l’étrangère, la baraing, même si je baragouinais un peu de khmer et que j’avais mon propre scoot pour me déplacer. Au sein de ma famille d’accueil, j’ai rapidement été intégrée (aussi bien que l’on puisse s’intégrer dans une famille avec une culture si différente), et j’ai noué des liens avec eux qui ont beaucoup compté pendant ces quelques mois au Cambodge.

Jeudi 1er Septembre 2016

Je commence enfin à me sentir chez moi : quand je finis le boulot, et que je sais que je rentre à l’appartement où je vis, je le considère vraiment comme « chez moi », et pas juste comme un lieu de passage pour 4 mois.
Avant, au Canada, j’avais besoin de décorer ma chambre ou mon appart pour me sentir chez moi : ici, c’est pas vraiment le cas. Même si j’ai du mal à communiquer avec les parents, je m’y sens bien. Le fait qu’il y ait leur fils de 21 ans qui parle français qui soit là aide beaucoup aussi. Au moins, le soir, je peux parler avec quelqu’un au dîner…

D’ailleurs, j’ai remarqué qu’ici, les repas ne sont pas vraiment considérés comme un moment convivial en famille : dès que la mère a fini de manger, elle débarrasse son bol et remonte dans sa chambre. En soi elle fait comme elle veut, mais quand on est pas habitués à ça en France, c’est surprenant au début. Mais le dîner le soir, c’est aussi un bon moyen pour apprendre le khmer : aujourd’hui, j’ai appris à dire droite et gauche !

Samedi 3 Septembre 2016

Hier, j’ai parlé avec le fils aîné de la famille dans laquelle j’habite : il a 21 ans, et dans 3 semaines, il s’envole pour 3 semaines en France avec sa troupe de théâtre. C’est en parlant avec lui que je me suis rendue compte de la chance que je pouvais avoir : il n’a encore jamais pris l’avion. Alors quand je lui ai dit qu’il y avait des fenêtres dans l’avion pour voir à l’extérieur, il n’en revenait pas. Il avait du mal à croire aussi qu’il y avait moins de scooters en France qu’au Cambodge ! Il n’est jamais sorti de son pays, n’a jamais pris l’avion, il n’est même jamais allé jusqu’aux temples d’Angkor alors que c’est dans son propre pays.

Je me rends compte à quel point notre niveau de vie n’est pas le même, et à quel point j’ai de la chance.

Dimanche 4 Septembre 2016

Aujourd’hui, grand sujet de conversation : le riz. Forcément, moi, je me demande comment on fait pour ne pas se lasser quand on en mange matin midi et soir depuis qu’on a 3 ans… Et bien, le fils ainé de ma famille se pose la même question à propos des français sur… le pain et les pommes de terre. Forcément, vu comme ça…

 

Lundi 19 Septembre 2016

Je n’ai plus grand-chose à raconter en ce moment : je pense que c’est parce que je m’habitue petit à petit, le « gros » choc culturel est passé. Maintenant j’ai vraiment l’impression de rentrer et de dîner avec ma famille, même si bien sûr il y a encore la barrière de la langue avec les parents. On s’en accommode, au final on se comprend par gestes. Le fils ainé me donne quelques cours de khmer, mais ça reste assez difficile de s’exprimer, et c’est un peu frustrant vis-à-vis des parents.

Hier, je suis revenue de Kampot, et le fils ainé m’avait demandé de lui ramener un kilo de poivre de Kampot : clairement, le prix était exhorbitant, donc j’ai décidé de lui en faire cadeau. La maman était vraiment contente, elle a voulu me rembourser mais j’ai dit non : je ne voulais pas leur imposer ce coût, et ça me faisait plaisir. Ils m’accueillent chez eux, c’était la moindre des choses que je pouvais faire.
La semaine prochaine, j’ai une semaine de vacances avec mon boulot, pour la fête des Morts au Cambodge. Le fils ainé nous a proposé avec les autres stagiaires d’aller prier à la pagode un jour, tôt le matin. Bon me réveiller à 4h du matin c’est pas ce qui m’enchante le plus, mais j’ai envie de voir la manière dont ils vivent, et pas juste quand ils sont chez eux.

Lundi 24 Octobre 2016

La dernière fois que j’ai écrit, c’était il y a plus d’un mois : non pas que je n’avais rien à raconter, mais parce que je me suis rendue compte que vivre avec une famille cambodgienne, c’était aussi éviter de prendre ça pour une expérience sociologique et le vivre au jour le jour sans tout analyser.

Résultat, les trois enfants de ma famille ainsi que leur père sont partis en France pendant 3 semaines par le biais de l’ONG dans laquelle je bosse. Avant qu’ils partent, j’avais peur pour eux : du choc culturel, forcément, je l’ai vécu dans le sens inverse. En trois semaines, je me suis rendue compte qu’ils me manquaient, alors que ça ne fait que deux mois que je vis avec eux. Ils sont revenus il y a une semaine, et j’ai vraiment attendu ce jour : même si je m’entends très bien avec le fils aîné, j’étais aussi très contente de retrouver le père, qui pourtant ne parle ni anglais ni français (enfin 2-3 mots).
Je pense que c’est pour lui que le choc culturel a été le plus fort : 45 ans sans connaître rien d’autre que le Cambodge, et débarquer en France, ce n’est pas évident. Il a été particulièrement surpris du métro : pour lui, un train en pleine ville et sous la terre, c’était vraiment invraisemblable…

Et pourtant, quel bonheur quand il est revenu. J’ai vite compris que lui aussi avait l’air content de me voir : il avait un grand sourire aux lèvres, et se comportait comme s’il était mon père : il me sortait mon scoot de la maison, me rappelait avec des gestes de bien mettre mon casque et de faire le plein d’essence… Et quand je lui répondais en khmer avec le peu de mots que j’ai, il semblait vraiment heureux, comme s’il était soulagé de retrouver des gens qui parlaient sa langue (même si bon, mon niveau de khmer est encore rudimentaire.
En fait, je pense que leur retour en France m’a aussi fait un choc : de me rendre compte à quel point je tenais à eux, et de me rendre compte que je peux avoir une relation forte avec quelqu’un, mais sans aucun mot, une pure relation non-verbale. Par exemple, pendant 3 semaines, je montrais des photos de mes frères et sœurs d’accueil que je trouvais sur Facebook, pour les montrer à leur maman restée au Cambodge et qu’elle puisse voir un peu ce qu’ils faisaient en France : on ne se parlait pas mais le fait de lui « donner des nouvelles » de ses enfants, je voyais bien que ça lui faisait plaisir et que dans un sens, ça nous a rapprochées.


Au final, je me suis arrêtée après ce dernier paragraphe: je n’avais plus l’envie d’écrire sur le quotidien dans cette famille, ma famille pendant quatre mois. Je préférais vivre le moment présent.
Ce que je retiens de cette expérience: vivre avec eux a été un voyage en lui-même. J’ai appris tous les jours sur leur manière de vivre, leur culture, leurs rapports humains. Je pense que même un article ne serait pas suffisant pour décrire l’intensité de mes quatre mois dans leur vie de famille. J’ai tissé des liens avec une famille du bout du monde, aux antipodes de ce que je connaissais.

Je leur serai indéfiniment reconnaissante de m’avoir accueillie sans même connaître mon nom.

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